Fuck Mother’s Day

Il était 9h du soir, et comme tous les mercredis, je rentrais de l’entraînement affamé. Plutôt que de m’attendre sereinement dans le salon devant notre feuilleton habituel, maman était couchée du côté droit de son grand lit. Elle ne parvenait plus à respirer. L’ambulance. Les secours l’emportent. La porte se referme. En baillant, j’ai vidé mon sac de foot humide dans la bassine prévue à cet égard. Tant pis pour l’épisode de ce soir. Je me suis attablé. J’ai fini mon dîner. Je me suis resservi du fromage. Le lendemain, à l’école, dans la cour de récréation, j’ai mis deux petits ponts, je me suis caché dans les toilettes pour pouvoir éviter la queue de la cantine, j’ai regardé mon âge sous leurs verres en plastique, puis je suis arrivé en cours de maths avec quelques minutes de retard, tout penaud et encore transpirant de mes péripéties.

Septembre.

Nous avions gagné notre match, j’étais joyeux. Les effusions de couleurs virevoltaient dans le ciel qui fêtait lui aussi ma victoire. Un sentiment d’une infinie douceur me parcourait depuis la voute plantaire jusqu’au sommet du crâne. C’était comme ça, être vivant. Des moments fugaces qui durent le temps d’une respiration profonde et apaisée. On ferme les yeux et ça fait du bien. Pourtant le chemin emprunté par mon père ne ressemble nullement à celui que nous avons l’habitude d’emprunter. Il finit par annoncer doucement « on fait un détour pour aller voir maman à l’hôpital. » Parc André Citroën. Illuminé. Souffle froid. Entrée bousculée, regards désespérés. Ils sont confinés là, les malades. L’odeur m’agrippe. L’ascenseur. On s’engouffre. 5ème étage.

         Murs ternes, nuit tout à fait tombée, atmosphère pesante. J’entrais le dernier dans cette chambre d’hôpital. Elle était là, à l’horizontale. Ils me regardent. Avec douceur, elle me demande de m’asseoir. La nouvelle, tragique et pâle. « Je suis malade. » Ce n’était malheureusement pas le majestueux élan vocal de Dalida. C’était les caprices d’une réalité assassine. Assis à son chevet, dos à eux, je fixe le mur avec intensité. La colère m’envahit. J’entends lentement démarrer le tic tac intérieur de cette angoisse violente, ce besoin d’agir qui fera sauter des cadenas et clouera des bouches. Mon silence parle. «Tu dois être fatigué. Tu as beaucoup joué aujourd’hui.»

Le contre la montre dure le temps d’une année scolaire. Je me lève chaque matin pour aller m’amuser avec mes copains. L’école me désintéresse. Seul compte le football du midi, les sorties entres copains, et les caresses de celle qui me fait tourner la tête.

Et parce que c’est trop dur en Français, I won’t mention the daily routine of one short-lived kid whose mother was dying. I will not narrate the last eleven months that I had to live next to her. I will not write about her relentless cough, her difficulty to move and walk at a normal rhythm. I will not write about my father sleeping in my bedroom, silently. I will not bring up her coughing in the room next door. I will omit to describe those nights, when in her inability both to sleep and move, she would wake both of us up at night, yelling my father’s name, begging for help. I will skip the part about the aesthetic aspects of her cancer. I will not write about Sylvie becoming another person, another woman. I will not write about her face becoming pudgy, I will not write about maman losing her hair. I will not speak about those things that gradually humiliate a person attacked by cancer that tries vainly to cure herself. I will not write about how, progressively, sickness makes you less independent and free than any other human being. I will not think about her, walking on our street next to me, her hand in my hand, a scarf on her bald skull, asking me if I am ashamed. I will refuse to think about how, once again, I refused to answer to her in any way other than a sullen “No”. I will not write about what it felt like, that day, to blow the thirteen candles that celebrated my existence on earth. I will not write about maman losing her mind gradually. Until the day she could not speak anymore, when the words collapsed on her lips and yet she kept trying. When her teary eyes became all she had left to take us to her ocean of love. I can only write about the fact that maman always refused to admit to her youngest kid that her days were numbered. She wanted me to protect my childhood. She always used this sports metaphor about a tennis game: “I lost the first set. But it’s okay. Who watches a tennis game when they are sure about who the winner is? I will win the next set, and win the game.”

“Maman, ils disent que tu vas mourir ». 

            J’étais agenouillé pour la première fois de ma vie. Agenouillé contre le ventre ou elle m’avait porté je refusais d’admettre, de croire. Un moment solitaire où je craquais. Moi l’petit gars qui ne voulait pas accepter la maladie d’une mère. S’agenouiller une première fois au creux de son corps, et une deuxième fois par cette nuit d’été très sombre dont je ne garde que des images sourdes, veille d’un anniversaire funèbre. Je m’agenouille, pourquoi? Pour essayer de s’en remettre? S’en remettre à quelque chose d’autre, une force supérieure qui pourrait me rendre ma maman, me la rendre? La religion? On s’y remet, elle ne restitue rien. L’égalité? Bullshit. La maladie ne respecte rien. Elle me l’a dit droit dans les yeux. “Tu es ce que tu as vécu avant d’être ce que tu vas devenir. Il te faut accepter cette dualité du passé comme à jamais derrière toi et pour toujours intrinsèque à ce que tu es et deviendras”. Violette Morisseau. La violence est aux abois. Tapi dans l’ombre, l’animal féroce reste focalisé. L’être suprême, s’il devait exister, se douterait sûrement que tous les morts injustement lui souhaitent ce qu’il peut y-avoir de pire. À treize ans, j’allais perdre à l’infini la femme qui m’avait donné la vie. 

Août.

            Un rêve étrange et pénétrant. Quand personne ne le savait. Quand personne ne le savait elle est morte, d’abord. Oui parce qu’au moment où ma mère mourrait moi j’ai dû attendre. Comme si ce n’était pas entre elle et moi ou entre elle et nous que ça se passait. Comme si c’était davantage entre l’hôpital et le patient, les payeurs d’impôts et les chômeurs, les vendeurs de lit médicalisés et ceux qui vendent la soupe froide de ces hôpitaux miséreux qu’entre la mourante et ses enfants, sa progéniture.

         Il fallait des intermédiaires, il fallait atténuer la nouvelle de cette extinction, rendre prêt à la fin. Il ne fallait pas qu’on soit là. J’étais jeune et j’allais me baigner. Jeune comment? Jeune comme un enfant. Comme un enfant innocent des affres de la vie et de son existence. L’enfant qui ne peut pas souffrir parce que tout n’est encore que de jolis jeux sans maux. Bercé par cet absurde imbroglio, le joli mot.

         Alors je me sèche, car j’ai froid. Je claque des dents. Je me blottis grelottant contre cette serviette élimée, trop usée, semblant aussi éternelle que le bruit de l’écume qui s’abat sur le rivage. Je me sèche car j’ai froid quand l’océan Atlantique fait vivre encore en moi le goût de l’espoir, qu’il déambule dans ma nuque armé de ses gouttes salées. Je claque des dents. Mon père reçoit ce coup de téléphone. C’était la vie qui téléphonait. Mon propre père nous le dit. Il ne dit rien, il murmure. Ces mots dans sa bouche sont étrangers. Le vent les emporte. Devant la mort, devant la mer. « C’est fini les enfants. » C’était la vie qui ôtait toute sensation corporelle, la vie qui t’arrachait toutes tes dents sans anesthésie buccale. De fait. Cela n’arrive plus qu’aux autres. J’ai la disparition qui m’aspire dans un faisceau lumineux, paranoïaque et fou.

Départ.

            État des lieux. Lieu du crime. Nous devons laisser derrière nous l’océan Atlantique et cette grande plage aux sables mouvants. Prendre la route de l’hôpital. Il conduit. Elle git là, solennelle, seule au centre de cette pièce. Ses bras reposent sur un coussin d’enfant rapporté de mes aventures en terre Suédoise. La coupe du Monde de football des jeunes. Ses pieds sont recouverts d’un linceul blanc. Je les touche. Ils sont éteints, ils sont froids. La sensation me coupe le souffle. Sa sœur cadette arrive en trombe. La porte se referme. Elle s’esclaffe nerveusement, puis s’affaisse sur une chaise plantée là. Elle est rayonnante de douleur. Ses dents se couvrent, son sourire se mue. J’ai sous les yeux un humain déchiré. C’est déchirant. Ce spectacle me terrifie. Je me retourne alors. De l’air, vite. La fenêtre s’offre à moi. Contempler la ville. Les nuages défilent dans le ciel, les voitures au loin font vrombir leurs moteurs, les passants traversent. Le feu est vert. Mon monde s’écroule.

            Un dernier au revoir avant l’incinération. Des quatre coins de cette salle intime, son pianiste favori nous envoûte. Les choeurs me fatiguent, mon coeur est fatigué. Les verres polis des bouteilles fracassées sur le rivage sont devenus des objets délicats que l’on dispose sur un cercueil d’ébène. La procédure est précise, l’ordre est établi. Les humains sont les rois du rituel. La famille proche s’élance tout d’abord. Je choisis de déposer le mien là où se trouverait son coeur.

Famiglia Poèmes Published

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