Suicide

C’est un 11 mai. Il est passé 11h11 depuis bien longtemps. C’était l’anniversaire du pater. Un déjeuner de famille était de rigueur. Mon frère arrive à l’appartement. Il est tard, tout le monde l’attend. Lui, qui d’aventure est si discret, si posé. Il respire l’alcool. Il est vêtu d’une verve exaltée et exaltante. Les mots dégoulinent sans cesse de sa bouche. Il divague. Russie, Brésil, Rimbaud, Roger Waters, géométrie dans l’espace et théâtre de l’absurde. Mon père le regarde penaud. Je vis ce moment sans comprendre ce qu’il impliquait. Le silence s’abat sur nous, notre foyer, cet espace supposé familier et rassurant. Ma mère lui ordonne d’aller prendre une douche, il s’exécute en trébuchant. « Tout va très bien, je vous assure. »

J’essayais tant bien que mal de le regarder depuis la vitre floutée de notre étroit balcon qui donnait sur la salle de bain. Je souhaitais l’observer. Observer ce frère qui bouleversait ma réalité. Mon intérêt était vif. Il avait piqué ma curiosité. Il chantait à tue-tête une mélodie des Doors. Lui que j’avais toujours idolâtré, fasciné par son aisance dans le silence. Dans son nouveau monde, il s’appelait Jim Morrison, idole des foules et ombre de lui même. Une main m’attrape alors par le collet brutalement. La mère, qui m’emmène loin. Loin, de lui, loin, de cette folie, loin de sa maladie. « Il faut savoir donner du temps au temps » me dira-on.

         Il avait disparu du foyer familial.        

Le quotidien se vivait sans lui à présent. Elle s’adresse à moi. « Prends ton ballon de foot, nous allons voir ton frère ». Ligne bleuette, métro aérien. C’est une journée ensoleillée et pleine de douceur. Le métro grince joyeusement. À la sortie, le panneau devant moi affiche « Centre Hospitalier Psychiatrique Sainte Anne ». L’endroit est solennel. Ils se retrouvent tous deux, assis sur un banc, à regarder les gens, tant qu’il y en a. Sous leurs yeux, je triture mon ballon. J’insiste pour qu’il se joigne à ma partie de football imaginaire, sans succès. Elle me fusille du regard. Il ne veut ni ne peut jouer avec moi. C’est tellement dommage. La pelouse était bien plus belle à Sainte Anne que dans ma banlieue sud. Ce beau gazon aurait facilité la pratique d’un sport qui nous rassemblait et nous ressemblait.

Depuis ma pelouse verdoyante n’apparaissent que ses longues boucles brunes, lui qui soudain peine à soutenir le regard de celle qui lui a donné la vie. Je ne parviens plus à reconnaître mon aîné. Il est meurtri, hagard, se meut douloureusement. Il paraît fatigué. C’est comme si l’hôpital s’était emparé de sa jeunesse. De force.

         Les mois ont passé.

C’est l’hiver. Il fait nuit quand je rentre de l’école. Comme à l’accoutumée, il est dans sa chambre de bonne, au fond de son lit. Comme à l’accoutumée, une odeur de tabac froid colle aux murs. Comme à l’accoutumée, ses vêtements sont à même le sol. Il est là bas, contre le mur, masqué par l’épaisse noirceur de cette chambre sans fenêtres. Il a pris du poids. Ses joues sont gonflées. Je m’adresse à lui. « Comment tu te sens ? » Il me répond en demi teinte « Mmmh ça va…» Je lui tends la main. « Viens donc t’asseoir avec moi dans la cuisine frérot. » Ses mouvements sont lents. Il me répond doucement. « J’arrive. »

Il est assis à mon côté. Sa tignasse couvre son visage devenu rond, boudiné. Il se sert en céréales, porte la cuillère à sa bouche, mâche doucement. Le craquement est bruyant. Il avale finalement. Je reformule ma question. Je voudrais tellement qu’il y réponde sincèrement. « Tu te sens comment à la fin de ta journée? » Ses réponses sont monosyllabiques. « Mmmh… Ben… Pas terrible… » Le temps, avec lui, paraît tout à fait linéaire, plat. Il ne semblerait n’y avoir ni de but quelconque à poursuivre, pas d’ambition palpable, ni de réel répit, de satisfaction venue d’un travail achevé. Ni temps forts, ni temps faibles.

Avec la curiosité d’un petit frère inquiet, je l’observe et l’interroge. « Comment tu dors la nuit ? – Bof… Pas vraiment bien. Je fais pas grand chose pendant la journée tu sais… Donc parfois c’est un peu difficile de s’endormir le soir… » Le silence s’installe. À nouveau. Il est enduit d’une carapace rêche, difficile à assouplir. Je reprends. « Tu te sens coupable? Un peu… Ça se manifeste comment? J’ai juste du mal à faire des choses… Chaque soir, c’est la même sensation. C’est comme si pendant la journée, le train passait, et que j’allais pouvoir monter dedans. Et chaque soir, je suis resté sur le quai, et j’ai regardé le train s’en aller… » Ses paroles flottent dans les airs. Je pense au train qui s’en va, à ceux qui s’en vont. À tous les trains du monde. Aux chemins qu’ils empruntent, aux corps qu’ils contiennent. «  Tu penses souvent à la mort ? – Mmh… »

Un temps.

« Moi j’y pense souvent à la mort. Me la donner, la mort. C’est comme une envie violente qui me prend, une envie de me jeter dans le vide depuis notre toit. Que toutes ces voix dans ma tête puissent s’arrêter tu vois, une bonne fois pour toute. Toutes celles qui me disent que je ne suis rien qu’un petit gars médiocre qui n’arrivera à rien. On en finirait, franchement. Je le vois déjà mon corps, contre le sol, reposant dans sa flaque de sang. Comme dans les films, tu sais ? Mâchoire fracassée contre l’asphalte, regard fixant le vide intensément. Un regard de mort. Toi si tu devais te prendre la vie, tu le ferais comment ? »

Alors que je prononce ces mots, il s’est raidi. Son attention s’est détournée de son bol de céréales. Il est focalisé sur mon visage, qu’il examine. Nos mains se trouvent. Il m’agrippe. Il tremble. Je soutiens son regard, tout simplement. « – Pendaison… Où peut-être médocs…  Je t’aime frérot, tu le sais ça ? – Moi aussi je t’aime mon frère… »

Le lendemain, après l’école, mon père m’appelle. C’est lui. Il est à Sainte Anne. Il y est allé de lui même. Il ne se sentait plus de vivre en dehors. La voix de papa est teintée de douleur. Il y a quelque chose qu’il ne me dit pas, je peux l’entendre. Il finit par se racler la gorge. « Ton frère a dit à l’équipe médicale que son petit frère avait lui aussi des pensées suicidaires… Il se fait du souci pour toi. Les docteurs veulent savoir… Ça va ? »

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Martin Tout Terrain View All →

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