17 Nat’

Journée de Juin, 17 ans. J’en ai 16. Je viens d’être exclu de mon cours d’anglais pour cause de dissipation. Il fait beau dehors et le soleil réchauffe ma peau. Je rumine. C’est toujours frustrant d’être séparé des copains. On rigolait bien.

Coup de téléphone d’un numéro inconnu. Je décroche avec désinvolture. « Ouais allo? – Oui salut c’est Mika Vallée, coach des 17 Nationaux de Boulogne, je te dérange? » On se redresse. « Bonjour Mika, non pas du tout. – J’ai entendu parler de toi, le coach des 19 ans m’a donné ton numéro. On a deux journées de détection à Meudon le weekend prochain, tu pourrais venir? »

Quelle question. Le championnat national, c’aurait été un rêve d’enfant. 14 équipes, 12 clubs professionnels. La journée compte, je suis tendu. Nous sommes plus de 100 joueurs convoqués. Il y-a 4 matchs à jouer. Je me prépare. On m’aligne.

Défenseur central contre défenseur central. Celui de l’équipe adverse s’appelle Cedric. Je l’ai vu se présenter aux détections. À 16 ans, c’était 185 centimètres de hauteur pour 100 de large.

D’où je viens, j’étais réputé pour avoir des jambes imposantes et un gabarit qu’on respecte. C’était avant d’observer le phénomène. Ses cuisses, elles font deux fois le tour des miennes. J’ai l’impression d’arriver à ses côtes. Pour lui, ces détections sont une formalité à passer. Il nous arrive serein, tout droit venu du centre de formation du Paris Saint Germain. Franco ivoirien à la peau mate, il est d’une quiétude perturbante.

Sur le terrain c’est une évidence. Dans les airs, il devance tout le monde, tactiquement, il comprend tout. Dans la relance, il est précis. Défensivement, il ne parle pas Chinois. Monsieur Cédric, il est tout simplement plus fort que tous les autres.

Je suis rappelé une première fois. Nous sommes 60. Trois matchs à jouer. Puis deux semaines passent.

Une dernière session réduite. Nous ne sommes plus que 40 joueurs. Assis en cercle par une après-midi de Mai, j’ai le coeur qui tambourine à l’annonce des joueurs qui seront retenus pour faire parti de l’effectif de Mr. Vallée.

« Delirer, Mladenovic, Wlody »Je rejoins le groupe des 25. Reprise le 13 août. Championnat National. J’ai le coeur qui palpite.

Ce soir-là, et tous les autres qui suivront, je le passerai la nuque contre l’oreiller, à fixer un plafond sans étoiles en fantasmant des aventures héroïques.

Stage de préparation physique en banlieue touroise. Nous vivons dans de petites chambres étroites. L’entraîneur place les joueurs en binôme; chaque jeune homme partage une chambre avec son concurrent direct sur le terrain. Compétitif jusqu’à l’intime. « Delirer et Kipré, voici vos clés ».

C’est à Cédric que le coach a donné les clés, et c’est avec moi qu’il va cohabiter pendant six jours. Au moment de cette annonce, j’ai vu glisser sur son visage l’esquisse d’un sourire à la fois malicieux et ennuyé. Et oui mon vieux, il avait fallu que ce soit moi, le seul babtou breton des beaux quartiers d’un groupe de 25.

Au programme: réveil 7h pour des joggings à jeun, petit déjeuner léger, entraînement. Repas du midi, puis sieste. 14h, c’est l’heure à laquelle le temps se fige. Les jambes lourdes, l’estomac plein, nous laissons libre cours à nos désirs de fermer les yeux. Cette sieste, nous ne la manquons pour rien au monde. Après la séance de mise en place de l’après-midi, et avant la session vidéo qui clôture nos journées, nous avons le droit à notre heure détente de la journée, direction la piscine municipale. Nous y allons tous ensemble, non sans se faire remarquer. Faut dire qu’on fait un sacré boucan, nous, les jeunes pousses du football dans le besoin de se prouver sur tout plein de plans.

En dehors du terrain, Cédric il est discret, peu bavard. Les joueurs aiment bien le chambrer sur son côté silencieux. Il rigole tranquillement, laisse parler les gens. Pourtant c’est d’ores et déjà certain, il sera un élément clé de cette belle équipe, et sa présence silencieuse n’enlèvera rien de son charisme calme.

Parmi les innombrables sujets de conversations que l’on peut distinguer, des débats incessants sur la capacité d’intel ou d’intel à nager…

On entend: “Cédric, j’te promets il sait pas nager ahaaa.” – “Wallah t’as raison, c’est sur il sait pas nager lui là”. Le troisième jour, à cette même piscine municipale, las de moqueries, Cédric décide de taire les jaloux. Je l’entends s’adresser à son ancien coéquipier et compère du Paris Saint Germain, Arnaud, “On va voir si j’sais pas nager moi”. Arnaud, amusé, l’encourage. “Bah vazy frérot hein, montre leur.” Cédric s’est alors dirigé vers le plongeoir. Il a fendu l’air de son corps puissant. Puis il a transpercé l’eau. Seconde solennelle, moment glacé.

“Au secours!” il hurle.

À peine a-t-il enseveli son corps svelte sous l’eau qu’il se démène. L’angoisse s’est formée violemment sur son visage. Un maître nageur se jette à l’eau. Un deuxième le rejoint. Deux autres prêtent main forte. Ils sont maintenant quatre à le sortir de là.

Ce soir-là, dans notre petite chambre, l’air est épais. Cédric me parle de sa famille. D’à quel point elle compte pour lui, et sur lui. Puis il m’interroge sur mon rapport à Dieu. « Tsé quand j’étais dans l’eau moi cette après midi j’ai vraiment cru que j’allais mourrir. J’étais obligé de prier. Tu crois en Dieu toi? » Je sens les larmes silencieuses longer mes joues et venir se coller à l’oreiller. Elles mouillent mes oreilles. Difficile de lui confier ma peine. « Non. J’ai prié deux fois dans ma vie. Le jour où ils m’ont annoncé que ma mère était malade, et la veille de sa mort. – woaah… C’est chaud ça. T’as pleuré? – Oui j’ai pleuré. J’suis un garçon sensible tu sais. – Même moi en vrai. »

La température est à son comble. Nous continuons de discuter pendant un moment de football et de nos rêves, puis progressivement, c’est le repu repos, fatigués et entier, nous nous endormons réjouis de ressentir ce sentiment singulier et chaleureux d’une amitié naissante.

Enfin, le dernier jour de stage est arrivé.

Nous avons un dernier match amical contre le FC Tours, supposée être une des plus belles équipes de la saison à venir. La composition est annoncée. Coach Vallée décide d’expérimenter une nouvelle stratégie. Kipré et Delirer sont alignés l’un à côté de l’autre. C’est ma chance, et je ne la laisserai pas passer. Nous sommes tout deux en train de préparer nos affaires dans la chambre et j’ai le coeur qui me frappe la poitrine. Je m’adresse à lui. « Cédric depuis le début je me disais qu’on pourrait jouer l’un à côté de l’autre. Cette après-midi faut qu’on leur montre. » Il a le sourire tendre: « Azy mon gars c’est parti. »

Nous gagnons ce match 2-1, performance impeccable de son côté comme du mien. Cette charnière centrale ne bougera pas d’un centimètre pour les 9 mois à venir. Et avant chaque match, quand il s’agira de s’aligner dans les couloirs avant de sortir sur le terrain, on se regardera, on se prendra dans les bras, et je me tiendrai droit et confiant à son côté. Peu besoin de parler quand les pectoraux sont en place, car la puissance respecte la puissance. 

Amitié Football

Martin Tout Terrain View All →

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